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Débat littéraire : À propos de «je n’ai qu’une langue, ce n'est pas la mienne»

Le texte et le hors-texte

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le 29.07.17 | 12h00 Réagissez

Le texte et le hors-texte

A paru, dans El Watan-Arts & Lettres, le 22 juillet 2017, un article d’opinion intitulé «Le prix de la reconnaissance», rédigé par Amel Chaouati, présidente du Cercle des Amis d’Assia Djebar.

L’article se veut être une critique de mon ouvrage sociologique Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne. Des écrivains à l’épreuve (Fayard, 2016, préf. J. L. Fabiani). Je prendrai le temps, ici, de rectifier les erreurs, de relever les sous-entendus malvenus qui parsèment la critique et de préciser, plus sérieusement, ce que fut l’objet de ma recherche et les perspectives qu’elle ouvre.

Ma thèse de sociologie, soutenue en septembre 2014 (Sorbonne Nouvelle, Cerlis), a porté sur l’étude des modalités sociales de reconnaissance littéraire des écrivains Kateb Yacine et Assia Djebar, en France. L’ouvrage qui en a été extrait, Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne…, est en ce sens une version augmentée de ma thèse, car il traite, en sus, des cas spécifiques de Rachid Boudjedra, de Boualem Sansal et de Kamel Daoud.

Ce que l’auteure de la critique s’essaye à interpréter de la manière suivante : «Elle a consacré moins de place aux deux écrivains, objet de sa recherche, pour introduire trois écrivains contemporains : Rachid Boudjedra, Kamel Daoud et Boualem Sansal». Qu’y a-t-il donc de si critiquable – ou plutôt de si dérangeant – dans le fait d’avoir élargi mon corpus d’études dans le but de confronter mon hypothèse de recherche à de nouveaux cas ?

De plus, l’auteure de la critique semble regretter que mon ouvrage ait porté sur la situation algérienne, arguant que «la pression est plus forte sur les écrivains du sud de l’Afrique». Comme je m’en explique très longuement dans l’introduction de l’ouvrage, mon attention s’est centrée sur l’Algérie du fait qu’il existe un ensemble de spécificités objectives propres aux modalités de colonisation de ce pays par la France. En cela, le conflit colonial algérien a profondément structuré le champ intellectuel, éditorial et littéraire français. Mettre au jour les représentations sociales qui entourent les écrivains algériens, en France, ouvre ainsi la voie à la compréhension des modalités de leur reconnaissance littéraire.

Chaque chapitre de mon ouvrage est consacré à la reconstruction historicisée de la trajectoire littéraire d’un individu et cible l’instant de sa métamorphose sociale en écrivain reconnu. «Est-il vraiment pertinent de comparer la carrière littéraire d’un écrivain de plus de cinquante ans avec celle d'un écrivain qui, est au début de sa carrière, né dans un pays indépendant […] ?», s’interroge l’auteure de la critique. Ainsi formulée, cette question révèle une méconnaissance de ce qu’est l’étude par cas qui ne vise pas la comparaison mais l’identification des récurrences – ou régularités – sociales à travers le temps.

Ainsi ai-je démontré, cas après cas, que la reconnaissance institutionnelle des écrivains algériens étudiés se caractérise par l’ambivalence, le quiproquo, la confusion. Interroger ce qui fonde la valeur d’un texte est chose ardue tant l’idéologie littéraire voile les procédés sociaux de construction du littéraire et du non-littéraire, du légitime et du non-légitime. Seul un groupe restreint d’individus, défenseurs professionnels de la culture littéraire, a le pouvoir de réaliser ces distinctions.

Selon le sociologue Pierre Bourdieu, le siège de la valeur du texte est à rechercher non pas dans le texte mais dans sa relation avec le «hors-texte», «le dehors de la littérature». Dès lors, sur l’institution littéraire française, sur la culture qui la sous-tend et sur les pratiques professionnelles qui en perpétuent l’existence, il sied de porter un regard critique. C’est à cette condition, alors, qu’il devient possible d’accéder aux «arrière-boutiques de la littérature» : espace dérobé au regard des profanes où le texte est fait chef-d’œuvre puis présenté comme tel à la face du monde.

Par ailleurs, à Kateb, à Djebar, à Boudjedra, à Daoud et à Sansal, il convient «de rendre la vie», pour reprendre une expression encore de Bourdieu, en s’efforçant de reconstruire l’histoire biographique, l’entrée en écriture, la trajectoire littéraire de chacun et de porter aux épreuves vécues, aux échecs subis ainsi qu’aux victoires remportées une attention particulière. L’auteure de la critique souligne que je n’ai pas conduit d’entretiens avec les écrivains vivants du corpus et s’interroge : «Le chercheur a-t-il le droit d’anticiper ainsi les réponses des écrivains ?»

C’est là une question rhétorique qui colporte une affirmation erronée. En effet, empiriquement, je me suis attachée à rassembler, sous la forme d’un corpus exhaustif, l’ensemble des traces que laisse derrière lui le procédé de reconnaissance d’une œuvre. Archives, éléments biographiques, articles de la presse littéraire critique, entretiens, discours officiels, correspondances, etc. sont autant de matériaux discursifs qui, une fois passés au tamis de l’analyse de discours, permettent d’entrevoir à quelles conditions et selon quelles modalités l’allocation de reconnaissance littéraire se réalise.

Comme je l’écris, l’étude des trajectoires littéraires de Kamel Daoud et de Boualem Sansal a été un défi tant saisir les modalités d’une reconnaissance littéraire en cours de réalisation induit un effort supplémentaire : celui de parvenir à produire une interprétation de phénomènes médiatico-littéraires qui relèvent de l’extrême contemporain.

L’auteure de la critique commente : «Il est probable que la chercheuse ait elle-même été contaminée par l’actualité littéraire de Kamel Daoud et de Boualem Sansal dont les chapitres qui les concernent sont les plus importants, il est à noter que l’essai a été publié peu de temps après les faux débats médiatiques». Qu’est-ce à dire ? Qu’il aurait existé, dans mon travail, un opportunisme intellectuel ? De plus, que serait un vrai débat médiatique ? D’un point de vue sociologique, toute querelle sociale mérite attention, a fortiori celle qui est présentée comme «fausse».

Au terme de ma recherche a été mise au jour l’existence d’un traitement littéraire inégalitaire soumettant les écrivains algériens de langue française, au sein du champ littéraire français, à un ensemble de jugements et de critères extralittéraires. «C’est pourquoi, écrit alors la chercheure Pascale Casanova, les œuvres excentriques sont soit totalement rejetées comme non littéraires, c’est-à-dire non conformes aux critères purs de la littérature pure, soit consacrées au prix d’immenses malentendus érigés en principe même de consécration : le déni de la structure hiérarchique, de la rivalité, de l’inégalité des espaces littéraires transforme l’annexionnisme ethnocentrique en consécration [...] universalisante ».

Au-delà de ce très bref exercice de critique de la critique, il importe de saisir, surtout, l’enjeu induit par la question de la reconnaissance littéraire : soit la compréhension des modalités de circulation des textes et des idées, à l’échelle internationale. Qu’exporte une nation ? Qu’importe une autre nation ? A cet égard, la situation algérienne fut, dans cette première démarche de mon travail, un riche observatoire. C’est donc à une science des échanges internationaux appliquée au flux des savoirs et des expressions qu’il conviendrait désormais de s’intéresser.

Kaoutar Harchi
 
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