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Lecture : Yennayer entre art culinaire et sociologie

De nature à culture

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le 13.01.18 | 12h00 Réagissez

Yennayer est considéré comme le premier jour de l’an du calendrier agraire utilisé depuis l’Antiquité par les Berbères à travers l’Afrique du Nord.

Il correspond au premier jour de janvier du calendrier julien, qui, aujourd’hui, est décalé de 13 jours par rapport au calendrier grégorien, soit le 14 janvier de chaque année. L’opinion que la date traditionnelle est le 12 janvier est très répandue, surtout en Algérie.
Le vocable Yennayer s’apparente au terme latin enneyer (janvier).

Il est le plus utilisé dans l’univers culturel berbère, même si le Kabyle a tendance à employer parfois «ixf u segwas» (prononcez ikhef), qu’on peut lire comme fin de l’année ou le début de l’année, ou encore «tabburt u segwas», la porte de l’année. Les At Waziten (Les Berbères de Libye) préfèrent «anezwar n u segwas» (le premier de l’année). Si ce mois marque le début du solstice d’hiver, où le soleil entame sa remontée et où les jours, encore très froids, commencent à s’allonger, et instaurent l’espoir d’une meilleure année, il est aussi le signe de la fin d’une année.

Il est ritualisé d’une manière assez significative, car il est donc à la fois un début et une transition. On peut noter en effet, que les rites marquent à la fois une fin, par la consommation du stock hivernal, et un début, avec de la volaille et des légumes, un exorcisme par le sacrifice et le propitiatoire, le repas abondant avec des nourritures riches et /ou sucrées.

C’est un moment de convivialité familiale. Le jour qui précède Yennayer, soit le 12 janvier, reste le plus important. La veille donc de cette fête, le repas est frugal. On prépare le plus souvent Berkoukès, boulettes de farine cuites dans un bouillon léger ou encore Ichachmen, blé en grain cuit dans du lait ou en sauce.

Ailleurs, on ne consomme que du lait ou des légumes secs cuits à l’eau. Le lendemain en revanche, on partage un repas copieux en signe de prospérité, composé des éléments suivants : gâteaux et galettes : lesfenj (beignets), tiyrifin (crêpes) ; plat des «sept légumes» fait uniquement de plantes vertes ; viande (volaille, chevreau ou mouton) ; friandises (fruits secs comme figues sèches, amandes, noisettes, dattes...).

Dans certaines régions d’Algérie, comme à Oran ou au Maroc, à Berkane chez les Iznassen, on évite de manger des aliments épicés ou amers pour se préserver d’une mauvaise année. Le repas de Yennayer est conditionné par les récoltes selon les régions mais aussi par les moyens des uns et des autres.

Les aliments servis vont symboliser la richesse, la fertilité ou l’abondance. Il en est ainsi des irechman (bouillie de blé et de fèves, dite Cherchem en arabe) ou du cœur de palmier chez les Beni-Hawa. Il n’est pas question de rater le repas de bénédiction qu’est celui de Yennayer ! 
Pour la préparation de «imensi umenzu n Yennayer» (Le dîner du premier jour de Yennayer), on utilise la viande de la bête sacrifiée (Asfel), souvent de la volaille, mélangée parfois à la viande séchée (dite acedluh ou qaddîd) pour agrémenter le couscous.

Je me rappelle, sans avoir jamais accepté ce qui m’apparaissait comme  injuste, même si sa symbolique était on ne peut plus claire, l’explication que ma tante, férue de traditions, me donnait quant à la distribution des parts : les ailes pour les filles pour qu’elles puissent s’envoler, les cuisses pour les garçons pour qu’ils puissent courir (s’égayer), ce qui laissait la poitrine pour les adultes.

Les plus aisés affichent leur différence en sacrifiant une volaille par membre de la famille, même si c’est considéré comme une pratique de «nouveau riche» et que l’ostentation, en général, est mal considérée dans les sociétés berbères au Maghreb. Le coq est pour l’homme (sexe masculin) et la poule pour la femme (sexe féminin). Un coq et une poule sont attribués à la femme enceinte dans l’espoir qu’elle n’accouche pas d’une fille qui était hélas souvent mal accueillie au sein du système patriarcal de certaines tribus.

En revanche, le premier Yennayer suivant la naissance d’un garçon était d’une grande importance. Le père effectue la première coupe de cheveux au nouveau-né et marque l’événement par l’achat d’une tête de bœuf. «Imensi n Yennayer» se poursuit tard dans la nuit et la satiété est de rigueur. Il est même désobligeant pour la maîtresse de maison (tamghart n wexxam) de ne pas être rassasié.

Abordons ce chapitre en ce qui concerne les manières à table : le repas est censé rassasier et il faut en donner des signes évidents en n’arrivant pas à finir son assiette, en même temps que cela exprime la satisfaction quant à la qualité de la cuisine, c’est-à-dire des capacités de la maîtresse de maison… ou de sa fille. Dans ce cas particulier, s’ajoute le fait que d’une certaine manière on affiche que (Louange à Dieu) l’hiver se termine, alors qu’il y a encore à manger, que ce n’est pas la disette.

Cette symbolique explique la place donnée au plat de légumes secs qu’est le «Cherchem», et qui est servi à cette occasion. «Imensi n Yennayer» est aussi un repas de communion et de partage, comme dans toutes les fêtes qui ont ce double aspect de célébration communautaire et ou religieuse comme les Wa’âda. Il se prend en famille. On met de côté la part des filles mariées absentes à la fête, et on dispose autour du plat commun des cuillères pour signaler leur présence.

L’idée de partage et de «part» est omniprésente dans les familles à l’occasion des fêtes ; au moment de l’Aïd El Kebir, on portait, lorsqu’elles n’étaient pas trop éloignées, leur part de mouton aux filles mariées. C’est une des fonctions parfois dévolues au qaddid (viande salée/séchée) de l’Aïd. «Amenzu n Yennayer» (le Premier de Yennayer) détermine la fin des labours et marque le milieu du cycle humide.

Les aliments utilisés durant ce mois sont les mêmes que ceux de la période des labours. La nourriture prise est bouillie, cuite à la vapeur ou levée. On exclut donc les plats à base de friture et de grillade. Les aliments augmentant de volume à la cuisson sont de bon augure. La récolte présagée sera importante. Les différentes sortes de couscous, de crêpes, de bouillies, etc., et les légumes secs les agrémentant apparaissent. Les desserts servis sont des fruits secs, figues, abricots, noix, etc. de la récolte passée, amassés dans de grandes et grosses cruches en terre (en pisé, souvent) pourvues d’un nombril servant à en retirer le contenu (ikufan).

En ce mois de Yennayer, les enfants en Kabylie et dans l’Oranie se déguisaient, chacun confectionnant son propre masque, et parcouraient les ruelles du village. Passant de maison en maison, ils quémandaient des beignets (Sfendj) ou des feuilletés de semoule cuits (Msemmen) que les voisins devaient leur donner.

Dans l’univers culturel berbère, un drame mythique marqua de sa forte empreinte Yennayer. Des histoires légendaires sont différemment contées au sujet d’une vieille femme. Chaque contrée ou localité a sa version propre. On dit qu’une vieille femme, croyant l’hiver passé, sortit un jour de soleil dans les champs et se moqua de lui. Yennayer mécontent emprunta deux jours à Furar, février, qui de ce fait n’avait plus que 28 ou 29 jours, et déclencha, pour se venger, un grand orage qui emporta la vieille dans ses énormes flots. Le mythe de la vieille marqua, d’ouest en est, les régions berbérophones. Il s’est généralisé à toutes les régions arabophones.

À Fès, au Maroc, lors du repas de Yennayer, les parents brandissaient la menace de la vieille si leurs enfants ne mangeaient pas à satiété : «La vieille de Yennayer viendra vous ouvrir le ventre pour le remplir de paille.» A Ghadamès, en Libye, «Imma Meru» était une vieille femme redoutée, laide et malfaisante. Elle venait griffer le ventre des enfants qui ne mangeaient pas de légumes verts durant la nuit du dernier jour de l’année, disaient les parents. Pour permettre aux jeunes pousses d’aller à maturité, l’interdit de les arracher s’applique par «Imma Meru a uriné dessus».

Etant conté différemment, dans la quasi-totalité des régions berbérophones, le drame légendaire de la vieille de Yennayer a le même support culturel. Des traditions berbères liées au changement de l’année se retrouvent dans plusieurs régions d’Afrique, voire du bassin méditerranéen. On en a vu les traces dans les cérémonies dédiées à Sidi Bilal.

Elles s’apparentent parfois à de la superstition. Néanmoins elles participent à la socialisation des personnes, harmonisent et renforcent le tissu culturel. Des peuples d’identités différentes, considèrent les divers rites de Yennayer comme partie intégrante de leur patrimoine culturel.

La célébration de Yennayer s’articule autour de plusieurs symboliques liées à des croyances et superstitions. Yennayer est marqué par quelques opérations de purification. Dans l’anti-Atlas, au Maroc, par exemple, au petit jour de Yennayer, la maîtresse de maison nettoie tous les recoins de la maison, en y saupoudrant ibsis, un mélange de farine, d’huile et de sel.

Elle balaie ensuite toutes les pièces pour «chasser» tamyart n gar aseggwas (l’épouse de la mauvaise année) qui n’est autre que tamara la «misère» (mot à éviter ce jour-là). Le sacrifice d’un animal, Asfel (mot kabyle) est de rigueur, symbolisant l’expulsion des forces et des esprits maléfiques, mais aussi marquant par ses vertus prophylactiques.

On prie alors les forces divines pour assurer une saison culturale féconde. Au cours de la fête d’Ennayer, on fait intervenir des personnages tels teryel (tamza, ogresse en rifain) ou aâdjouzet Yennayer (la vieille de janvier) en arabe. Après le copieux repas de Yennayer, la maîtresse de maison mettait jadis un peu de nourriture dans le métier à tisser (azzetta), dans la meule domestique (tasirt) et dans le foyer au feu (kanun) pour embaumer de bénédictions ces objets essentiels dans la vie
rurale (Aurès, Kabylie et Oranie).

 

R. S-B.
 
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